
De l'incident Hirscher en 2015 aux Jeux Olympiques de Milan-Cortina 2026, comment les drones FPV ont transformé la manière dont nous regardons le sport — et les débats qu'ils suscitent.
Les Jeux Olympiques d'hiver de Milan-Cortina 2026, qui se déroulent actuellement dans les Dolomites italiennes, marquent un tournant décisif dans l'histoire de la retransmission sportive. Pour la première fois lors de Jeux d'hiver, des drones FPV (First Person View) sont déployés massivement pour suivre les athlètes en temps réel, offrant aux téléspectateurs des images d'une immersion sans précédent.
Mais cette révolution visuelle ne s'est pas faite sans heurts. Il y a onze ans, un incident spectaculaire lors d'un slalom de Coupe du Monde a failli blesser l'un des plus grands skieurs de l'histoire, provoquant une interdiction immédiate et un recul durable de la présence des drones dans les compétitions. Aujourd'hui, la technologie a radicalement évolué : les drones sont plus petits, plus rapides, plus sûrs. Pourtant, un nouveau débat émerge — celui du bruit.
Ce dossier retrace l'évolution complète des drones dans les retransmissions sportives professionnelles, depuis leurs premiers usages expérimentaux jusqu'à leur déploiement massif à Cortina, en passant par les controverses, les avancées techniques et les témoignages des acteurs clés de cette transformation.

Le soir du 22 décembre 2015, lors de la deuxième manche du slalom de Coupe du Monde FIS à Madonna di Campiglio, un drone de type DFC-COPTER XR1 s'écrase sur la piste, à quelques centimètres seulement du skieur autrichien Marcel Hirscher, alors quadruple vainqueur du classement général de la Coupe du Monde. L'engin, qui pesait environ 10 kg et transportait une caméra de diffusion, était opéré dans le cadre de la production télévisée assurée par Infront Sports & Media.
Les images de l'incident font le tour du monde. On y voit le drone s'écraser juste derrière Hirscher alors qu'il négocie un virage, projetant des débris sur la neige. Le skieur, concentré sur sa course, ne réalise la gravité de la situation qu'après avoir franchi la ligne d'arrivée.
"The initial technical report indicates a malfunction of the drone. According to the drone operating company, the most likely reason is a strong and unforeseen interference on the operating frequency, leading to limited operability. Detecting this, the pilot followed the official security procedure, purposely flying the drone as close as possible to the ground before releasing it. The aim was to destroy the drone, in order to prevent it from losing control."
La réaction est immédiate. La Fédération Internationale de Ski (FIS) annonce l'interdiction des drones lors de toutes ses épreuves de Coupe du Monde, le temps qu'une enquête indépendante soit menée. Comme le rapporte ESPN, cette décision marque un coup d'arrêt brutal pour l'utilisation des drones dans les retransmissions de sports d'hiver.
"Drone cams made an inauspicious impact on Alpine skiing 11 years ago when a primitive, massive machine came crashing down from the sky and nearly smashed into Austrian great Marcel Hirscher during a slalom race."
Vidéo de l'incident — Le drone s'écrase à quelques centimètres de Marcel Hirscher :
Source : The Guardian / FIS, 22 décembre 2015
L'incident de Madonna di Campiglio devient un cas d'école dans l'industrie. Il faudra plusieurs années avant que les drones ne reviennent progressivement sur les sites de compétition, avec des protocoles de sécurité radicalement renforcés et une technologie entièrement repensée.
De la curiosité technologique au standard de production olympique.
Les drones font leur apparition aux JO d'hiver de Sotchi pour des plans aériens de type établissement (establishing shots). Leur usage reste limité et expérimental, principalement pour des images de transition montrant les sites de compétition.
ESPN devient le premier grand diffuseur à intégrer des drones dans sa couverture des X Games d'Aspen, ouvrant la voie à une utilisation plus créative dans les sports d'action.
Un drone DFC-COPTER XR1 de 10 kg s'écrase à quelques centimètres de Marcel Hirscher pendant un slalom de Coupe du Monde. La FIS interdit immédiatement les drones de toutes ses épreuves. L'industrie entière recule.
Les JO d'hiver de PyeongChang marquent un record avec 1 218 drones synchronisés lors de la cérémonie d'ouverture, démontrant le potentiel spectaculaire de la technologie dans un cadre contrôlé.
Les JO de Pékin intègrent des drones dans certaines retransmissions de compétition et lors des cérémonies, marquant un retour prudent après des années de restrictions.
Lors des Championnats du Monde de ski alpin FIS, Infront Productions introduit pour la première fois des drones FPV dans la couverture en direct. Le réalisateur Franco Scotton déclare : 'From then on, it has become a standard.'
Les JO de Paris 2024 voient l'introduction des drones FPV pour la couverture du VTT (mountain-bike), une première dans l'histoire des Jeux d'été.
15 équipes FPV couvrent la quasi-totalité des sports. Les drones pèsent 250 grammes, atteignent 170 km/h, et sont équipés de deux caméras. C'est la plus grande opération de drones de l'histoire olympique.

Les Jeux de Milan-Cortina 2026 représentent le déploiement de drones le plus ambitieux jamais réalisé lors d'un événement sportif. Selon Yiannis Exarchos, PDG d'Olympic Broadcasting Services (OBS), la stratégie visuelle de ces Jeux repose sur le concept de "Movement in Sport" — capturer non seulement le résultat, mais la sensation de la compétition.
"It's about capturing the motion of the athlete, not just the result but the sensation of speed, the tactics, the technique, and the environment in which they compete."
Le dispositif déployé à Cortina est colossal. 15 équipes de drones FPV couvrent la quasi-totalité des disciplines — seuls le patinage artistique, le hockey sur glace et le curling en sont exclus. À cela s'ajoutent 10 drones traditionnels (de type hovering) pour les plans larges et les transitions. Chaque équipe FPV est composée de trois spécialistes : un pilote, un réalisateur et un technicien.
L'ensemble s'inscrit dans un écosystème de production titanesque : 860 caméras et 1 800 microphones sont répartis sur l'ensemble des sites olympiques, selon les chiffres communiqués par OBS.
Couvrant tous les sports sauf patinage artistique, hockey et curling. Chaque équipe = 1 pilote + 1 réalisateur + 1 technicien.
Quadcopters de type hovering pour les plans larges, les vues d'ensemble des sites et les transitions entre séquences.
Réparties sur l'ensemble des sites olympiques, incluant les caméras IA pour le replay 360 degrés (technologie Alibaba).
Captant l'ambiance des sites — mais aussi, inévitablement, le bourdonnement des drones.
"We look at this as an evolution of the sport. The expectation today is to have this kind of experience when you consume a sports event, even more so for the Olympic Games."

Illustration : un pilote FPV equipe de lunettes VR et de sa telecommande, sur une plateforme en altitude dans les Dolomites.
Martin Bochatay est l'un des pilotes FPV les plus en vue de ces Jeux. Posté sur une tour surplombant le Tofana Schuss — le passage le plus spectaculaire de la descente de Cortina —, il pilote son drone à travers l'étroit couloir entre les parois de roche dolomitique, juste derrière les skieurs lancés à plus de 130 km/h.
"In my mind, I'm not flying a drone. I'm flying with the skiers. It's an immersive thing. The skiers don't see us. But I'm right there with them. You become the drone."
Le métier de pilote FPV olympique exige une expertise hors du commun. Comme le souligne Trevor Lyons, chef pilote drone de CBC : "These pilots have put in maybe not quite as much time as the athletes, but in the same ballpark." Le pilote affecte au saut a ski est lui-meme un ancien sauteur a ski, ce qui lui permet d'anticiper les trajectoires des athletes.
"Here on the mountain, the temperature is a big challenge. When I'm flying, I don't wear gloves because you really need to feel the sticks. Batteries also don't work well in the cold, so we have to change them every two athletes."
Les athlètes eux-mêmes sont impressionnés. Frank Del Duca, bobeur américain et porte-drapeau des États-Unis, déclare à l'AP : "The skill of those drone pilots is just phenomenal. It gets a really unique perspective."

Illustration : un drone FPV custom-built avec son chassis en fibre de carbone, sa camera broadcast et sa batterie.
Les drones FPV déployés à Cortina sont des machines sur mesure, radicalement différentes du mastodonte de 10 kg qui s'était écrasé en 2015. Chaque drone ne pèse que 250 grammes — soit le poids d'un smartphone — et peut atteindre des vitesses supérieures à 170 km/h. Leur design est spécifiquement optimisé pour l'aérodynamisme, avec des pales inversées (montées sous le châssis) pour réduire la traînée.
Chaque drone embarque deux caméras distinctes. La première est une caméra haute qualité destinée à la diffusion télévisée, dont les paramètres (luminosité, balance des couleurs) sont contrôlés à distance depuis le camion de production en contrebas de la piste. La seconde est une caméra de moindre qualité, utilisée exclusivement par le pilote à travers ses lunettes de réalité virtuelle pour naviguer.
"They can adjust whether it's too bright, the balance, without us doing anything."
Le pilote utilise une télécommande à deux mains intégrant quatre axes de contrôle simultanés : le pitch (inclinaison avant/arriere), le roll (inclinaison laterale), le yaw (rotation sur l'axe vertical) et le throttle (altitude). Comme l'explique Bochatay : "It's not like you move one then the other. It's everything at the same time."
| Poids | ~250 grammes |
| Vitesse maximale | > 170 km/h (100+ mph) |
| Caméras | 2 (broadcast HD + navigation pilote) |
| Châssis | Fibre de carbone, pales inversées |
| Pilotage | Lunettes VR + télécommande 4 axes |
| Autonomie batterie | ~2 passages d'athlètes (froid) |
| Équipe par drone | 3 personnes (pilote + réalisateur + technicien) |
| Règle de sécurité | Toujours derrière l'athlète, jamais devant |
La sécurité a été entièrement repensée depuis 2015. Les drones doivent toujours rester derrière les athlètes et ne peuvent en aucun cas les dépasser. En luge, skeleton et bobsleigh, le signal radio se perd après le troisième virage, et le drone revient automatiquement à sa base. En patinage de vitesse, des commissaires sont spécialement formés pour retirer rapidement tout débris de la piste en cas d'incident.
Avant les Jeux, 70 athlètes de sports de glisse (luge, skeleton, bobsleigh) ont participé à des sessions d'entraînement avec les drones. Selon Yiannis Exarchos, CEO d'OBS : "They loved it, and they have actually touched the equipment."
La différence entre une retransmission traditionnelle et une prise de vue FPV est saisissante. Comparez par vous-même sur deux disciplines emblématiques des Jeux d'hiver.
Comment la descente de Kitzbühel est filmée — Production traditionnelle multi-caméras fixes
POV du parcours de descente olympique à Cortina d'Ampezzo — Drone FPV suivant le skieur
Bobsleigh 4 hommes, Pékin 2022 — Caméras fixes dans le couloir de glace, plans fragmentés
Drones FPV aux JO de Cortina 2026 — Plans continus suivant les bobsleighs et lugeurs dans la piste
Compilation officielle NBC — ski, luge, bobsleigh, saut à ski, biathlon et plus encore.
Comment les pilotes FPV travaillent au quotidien sur les sites olympiques de Cortina.
La comparaison est éloquente. Là où la retransmission classique offre une couverture exhaustive mais distante, fragmentée par les changements de caméra, le drone FPV produit un plan-séquence immersif qui place le téléspectateur dans la peau de l'athlète. En descente de ski, on ressent la vitesse, les compressions, les sauts. En bobsleigh, on découvre pour la première fois la continuité d'une descente dans le couloir de glace — une perspective jusqu'ici réservée aux seuls athlètes.
Comme le résume Pierre Ducrey, directeur des sports du CIO : "Looking at the screen in the downhill, I almost feel motion sickness. That's how much we are able to project ourselves thanks to this new way of broadcasting the sport." — une phrase qui illustre parfaitement le saut qualitatif entre les deux approches.
Si les images produites par les drones FPV ont été largement saluées, un problème inattendu a rapidement émergé sur les réseaux sociaux et dans les commentaires des téléspectateurs : le bruit. Le bourdonnement aigu et constant des rotors, capté par les 1 800 microphones répartis sur les sites olympiques, s'est invité dans les retransmissions télévisées, provoquant une vague de réactions.
Vidéo — Les coulisses des drones "bruyants" des JO 2026 :
Source : Reuters — Olympic Broadcasting Services présente ses innovations drone, février 2026
La BBC a titré son article de manière éloquente : "Dramatic or distracting?" Les commentaires des téléspectateurs britanniques n'ont pas tardé, certains comparant le bruit des drones aux tristement célèbres vuvuzelas de la Coupe du Monde de football 2010 en Afrique du Sud. Sur les réseaux sociaux, la question revient en boucle : "What is the weird whistling noise?"
"I know that there's a question around audio and the noise that this equipment generates, which is a reasonable question."
Yiannis Exarchos, CEO d'OBS — Design News, 13 fév. 2026
"I think that through the years, this noise, with technology, will be reduced. I believe that also with AI, it will be at some point possible to reduce the capture of this noise from the microphones. But currently, if we did that, we would kill a lot of the other atmosphere that we capture in the venues, and we simply don't want to do that."
Yiannis Exarchos, CEO d'OBS — Design News, 13 fév. 2026
"Well what do you prefer? The noise of a few people ringing a cow bell down the side of the course or the best video coverage you've ever seen?"
Ed Leigh, commentateur BBC slopestyle — BBC Sport, 9 fév. 2026
"People are not used to seeing the shadows on the field of play or to hear the noise. It's different, but the integration seems to be something we can absolutely manage."
Pierre Ducrey, directeur des sports du CIO — CBC, 10 fév. 2026
La question de l'impact du bruit sur les athlètes est plus nuancée qu'il n'y paraît. Les avis sont partagés, et les réactions varient considérablement selon les disciplines et les individus.
"No, you just maybe hear them on the start, but you don't hear them when you ski."
Mais d'autres athlètes expriment des réserves. Le skieur acrobatique canadien Julien Viel a raconté à CBC avoir fait le geste de chasser une mouche en direction d'un drone : "I went like: 'Go away, it's pretty close to us.'" La snowboardeuse américaine Bea Kim a nuancé : "If they fly them down the middle, and high enough, then we are in our own head and focusing enough on our riding, and it doesn't bother us."
"I spoke to a USA skeleton and luge coach and he said that the athlete can't hear it and aren't affected by it, but I think if I was competing with a drone I would be super aware of it. Any small things or changes can put athletes off their mental game."
Anna Riccardi, directrice des sports des Jeux, a assuré que des tests avaient été menés en amont : "We tested drones before competitions. We have listened to the athletes' community so that the impact would not affect their performances. [...] So far we have not received any complaints that might lead to the non-use of drones in the future."
Au-delà des athlètes, c'est la production audio elle-même qui est affectée. Le bruit des rotors est capté par les microphones d'ambiance, et les technologies actuelles de suppression de bruit ne sont pas suffisamment avancées pour l'éliminer sans dégrader le reste de la bande sonore.
Exarchos a reconnu le problème avec franchise, tout en plaçant ses espoirs dans l'intelligence artificielle : selon lui, l'IA pourrait à terme permettre de filtrer sélectivement le bruit des drones sans affecter l'ambiance captée par les microphones. Mais pour l'instant, appliquer un tel filtre "would kill a lot of the other atmosphere that we capture in the venues."
Le titre de Popular Science résume bien le paradoxe : "The tech behind the Olympics: High-speed cameras, sensors, and annoying drones." Le magazine décrit un bruit "reverberating around the ground with a constant buzz" — un bourdonnement permanent qui accompagne désormais chaque retransmission.
Au-delà du bruit, un autre effet secondaire a été signalé : les images FPV, d'une immersion extrême, peuvent provoquer une sensation de mal des transports chez certains téléspectateurs. Pierre Ducrey, directeur des sports du CIO, l'a lui-même admis avec humour.
"Looking at the screen in the downhill, I almost feel motion sickness. That's how much we are able to project ourselves thanks to this new way of broadcasting the sport."
"I was watching the luge footage the other day and I was like, 'This is slightly nauseating.' I don't know if I could watch this all the way down the run."
Les Jeux de Milan-Cortina 2026 constituent un moment charnière. En onze ans, les drones sont passés d'un objet de 10 kg capable de blesser un athlète à des machines de 250 grammes capables de suivre un skieur à 170 km/h avec une précision cinématographique. La transformation est spectaculaire, et les images produites ont été unanimement saluées pour leur qualité et leur capacité à rapprocher le téléspectateur de l'action.
Mais le débat sur le bruit révèle une tension fondamentale : celle entre l'innovation visuelle et l'expérience sonore. Les producteurs sont confrontés à un dilemme technique que l'IA pourrait résoudre à terme, mais qui reste pour l'instant sans solution satisfaisante. Le bruit des drones fait désormais partie de la bande sonore des Jeux — que les téléspectateurs le veuillent ou non.
Quant aux athlètes, la majorité semble s'accommoder de cette présence aérienne, même si des voix s'élèvent pour rappeler que la concentration en compétition est un équilibre fragile. L'avenir dira si les drones deviendront aussi invisibles que les caméras fixes, ou si leur bourdonnement restera le prix à payer pour des images toujours plus immersives.